La sonnerie du collège émet un son aigu, ça me fait penser à l’alarme d’une caserne de sapeurs-pompiers qui alerte ses occupants, avec un son strident, pour qu’ils partent à l’assaut du feu. Ce matin, j’ai cours de français, il faut y aller. J’ai dictée. Bof, je vais avoir encore zéro. Je suis fatigué, je n’ai pas envie d’y aller.

À quoi ça sert, de toute façon je ne saurai jamais écrire sans faire de fautes, c’est ce que m’a dit ma prof quand j’étais en CE2. Elle m’avait surnommé Merlin, celui qui est bon seulement à inventer des orthographes qui n’existent pas.

Je rentre dans la classe où une bonne partie des cinquièmes est déjà assise. Je me pose, au fond de la classe, à côté de mon copain, Youssef. Qui de nous deux va faire le plus de fautes cette fois-ci? A la dernière dictée, il m’a battu de quatre points. Il avait moins trente-six et moi, moins trente-deux.

La prof n’est pas encore arrivée, ce n’est pas son genre, c’est étrange. Et si elle n’était pas là, ce serait génial. Je pourrais redescendre dans la cour continuer à jouer avec Gustave et Médi au Pokemon évolution. Est-ce que j’entends au fond du couloir le tic-tac d’une pendule ? Non ! Des bruits de talons se rapprochent. Peut-être la surveillante vient nous annoncer l’absence du prof. Enfin la liberté ! Plus cette corvée de dictée. A moins qu’elle nous annonce son retard avec pour conséquence le passage à la trappe de la dictée. Mais si la prof est en retard seulement de quelques minutes, elle sera de mauvaise humeur. Si précise dans l’emploi du temps, elle aime que l’on soit assidu, la dictée risque d’être encore plus dure, peu de temps de relecture, pas de mots décortiqués en syllabes qui parfois m’aident à trouver la bonne orthographe.

La porte de la classe s’ouvre en grinçant. La prof, toute contrariée par son retard, dit sèchement : «Bonjour les enfants.» Bonjour la galère plutôt ! Ça y est, c’est foutu, le spectacle du massacre à la syllabe va bientôt commencer. (……)

La dictée commence. Vite, je suis en retard, la date, on est quel jour déjà ? Bon je ne sais plus, je l’écrirai après. Dictée, ça s’écrit comment déjà à la fin : « ai » « é ». Je l’ai écrit plein de fois, je suis vraiment bête. Ça va trop vite, il faut écrire maintenant, je vais mettre un « S » ici et là, ça fait joli. Je ne me souviens plus de ma leçon, de toute façon, il y a plein de fautes.

Ah ! Si j’étais une mouette sous le soleil de la Côte d’Azur ! Je ne penserai à rien, pas de stress, aucun compte à rendre. Le reste de la dictée va être une catastrophe, il faut que je reste concentré à tout prix, comme m’a conseillé l’orthophoniste. Si je peux me rapprocher de zéro ce serait tellement bien. Cela monterait mes progrès à ma mère, à ma prof et à mon orthophoniste. Ça prouverait que je ne suis pas un idiot, que je peux progresser. Et peut-être même qu’un jour je pourrai faire le métier que je veux, oui pilote de chasse comme dans Top Gun, ça serait super. L’année prochaine, ils ne me mettraient pas dans une classe de retardés mentaux.

Je suis nul, si nul en orthographe c’est pas croyable. Mon dieu ! Elle a dit une phrase que je n’ai même pas entendue. Qu’est-ce qu’elle a dit déjà, tant pis je laisse un trou. Pourquoi je dois savoir écrire sans faire de fautes ? Il y a les ordinateurs aujourd’hui. Je suis sûr que l’on peut très bien vivre sans savoir écrire. Je deviendrai berger, c’est bien, eux ils n’en ont pas besoin. Ils sont tranquilles dans leurs bergeries avec les brebis, j’ai vu ça dans un reportage à la télé. Personne ne vient les déranger pour leur demander d’écrire, ils fument leurs pipes tranquilles sur leur rocher. Mince la dictée ! Elle a dit quoi là ? Je ne comprends rien à ce que raconte cette dictée.

Point final. Ouf, c’est fini ! De toute façon ça ne sert à rien que je relise, je ne trouverai pas les fautes, il y en a trop. Je suis épuisé, vidé, ma faiblesse est mise à nu et cette feuille en est le témoin.

Alors, Youssef. Qui sera le roi des nuls aujourd’hui. Toi ou moi ?

Jean Carletti.